Juin 2014 | Vol. 5 | N°2
Dans les pays développés, la fabrication s’est métamorphosée : le travail de l’atelier monotone et mécanique appartient au passé. Pour tenir le rythme de la concurrence mondiale, les entreprises misent désormais sur la valeur ajoutée, l’innovation et une adaptation constante. Cette mutation bouleverse les profils recherchés et impose une redéfinition des compétences exigées. Quelles aptitudes faut-il désormais déployer sur le terrain industriel ?
Des études menées aussi bien en Australie (AWPA), en Grande-Bretagne (UKCES) qu’aux États-Unis (Manufacturing Institute) livrent des constats convergents. Pour s’imposer à l’international, l’industrie doit viser l’excellence en qualité, s’adapter sans délai, inventer en continu et être capable de renouveler ses produits. Le tableau 1 en fin d’article synthétise cette bascule des attentes en matière de savoir-faire.
L’un des chantiers majeurs concerne l’élévation du niveau d’alphabétisation et de numératie des salariés. Le Québec n’échappe pas à ce défi : 53 % des Québécois affichent un niveau d’alphabétisation inférieur au seuil de référence, 56 % sont en retrait sur la numératie3. Le niveau minimal recommandé est pourtant de 34. Ces lacunes freinent toute la filière manufacturière, qui a besoin d’opérateurs capables de comprendre, de communiquer et de calculer avec aisance.
Les attentes dépassent toutefois la maîtrise des fondamentaux. Les recruteurs recherchent des candidats possédant des bases scientifiques solides : chimie, mathématiques, physique, toutes regroupées sous l’acronyme STEM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques). Ces connaissances favorisent une compréhension fine des processus complexes. Prenons l’exemple d’une fromagerie industrielle au Québec : elle exige désormais un diplôme d’études secondaires en sciences pour ses opérateurs. Le recrutement s’est corsé, mais les résultats sont là : la formation interne et la capacité d’adaptation des nouveaux arrivants se sont nettement améliorées, selon les formateurs et le directeur de production.
Au-delà des sciences, les industries réclament aujourd’hui des compétences spécifiques, souvent qualifiées de « compétences du XXIe siècle » : la résolution de problèmes et la pensée critique deviennent la norme. Ces aptitudes permettent d’analyser, de synthétiser et d’expliquer des situations complexes. L’informatisation croissante et l’introduction de nouvelles technologies réclament aussi une aisance avec l’outil informatique. Les salariés gagnent en autonomie : ils prennent part au contrôle qualité, gèrent des procédés de production sophistiqués, et maîtrisent les fameux « soft skills », gestion, travail d’équipe, organisation de la production.
Pour mieux cerner ces besoins, voici les principaux types de compétences recherchées :
- Compétences techniques intermédiaires, situées entre le secondaire supérieur et le niveau universitaire
- Expertise dans les domaines de la gestion, la conception, la recherche, l’informatique, la technique et l’ingénierie
- Savoir-faire en communication, coopération et prise d’initiative
Les rapports convergent sur un point : la pénurie frappe surtout les niveaux intermédiaires. Mais la demande croît aussi pour les postes hautement qualifiés, aussi bien chez les gestionnaires que les ingénieurs ou les chercheurs6. Aux États-Unis, la répartition dans le secteur manufacturier donne le ton : 51 % de travailleurs qualifiés, 46 % de scientifiques et ingénieurs, à peine 7 % de main-d’œuvre non qualifiée7.
Les compétences techniques ne suffisent pas. Le pilotage, la stratégie et la vision globale entrent aussi en jeu. Les entreprises ont besoin de managers capables d’optimiser la performance collective, d’anticiper l’évolution de leur secteur, de maîtriser des notions telles que le cycle de vie des produits ou la construction d’une stratégie à l’échelle internationale. Un défi particulièrement aigu pour les PME, qui disposent de moyens plus restreints que les grands groupes pour se projeter et réfléchir collectivement à leur avenir.
Face à ces enjeux, plusieurs pistes concrètes existent pour renforcer les compétences : des actions sont menées à tous les niveaux de formation, au Québec comme ailleurs. Certaines initiatives sont présentées dans cet article (sur ce lien). Les formations en alternance, par exemple, offrent des solutions efficaces sur le long terme, tout comme l’assouplissement des parcours d’apprentissage. Aux États-Unis, le Manufacturing Institute a mis en place une certification des compétences accessible aussi bien par la voie scolaire que professionnelle : ce système permet à chacun de valoriser son expérience, quel que soit son chemin8.
Pas de solution universelle à l’horizon. Il faut multiplier les approches et surtout miser sur la coopération entre tous les acteurs du marché du travail. Certains pays ont déjà engagé ce virage, Québec s’y attèle également. La suite ? Mesurer l’impact de ces initiatives et ajuster les politiques publiques en fonction des résultats. Il est temps d’agir pour que la main-d’œuvre québécoise reste en phase avec les exigences de l’industrie manufacturière.
Tableau 1, Attributs de la main-d’œuvre manufacturière
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Avant |
Aujourd’hui et futur |
| Main-d’œuvre abondante et facilement interchangeable | Main-d’œuvre rare et spécialisée |
| Assemblage principalement manuel | Assemblage principalement automatisé |
| Travail individuel, tâches répétitives | Travail d’équipe multidisciplinaire, tâches variables |
| Flexibilité et force physique | Souplesse personnelle, communication et coopération |
| Exploiter, entretenir et concevoir des machines mécaniques | Utiliser des machines informatiques, travailler avec l’outil numérique sur des fonctions variées |
| Apprendre un ou deux rôles techniques spécifiques | Raisonnement, résolution de problèmes, visualisation spatiale |
| Attention générale aux procédures de sécurité et à la production | Souci du détail, fiabilité, maîtrise de soi |
| Possibilité de suivre des procédures fixes | Initiative, persévérance et indépendance |
| Suivre les commandes | Prendre des décisions |
| Savoir-faire technique et manuel | Savoir-faire intellectuel |
Remarques
- Statistique Canada (2013). Les compétences au Canada : Premiers résultats du Programme pour l’évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA). Gouvernement du Canada.
- Bélanger, P. et Daniau, S. et coll., (2010). Formation de base dans les petites et moyennes entreprises : pratiques et modèles innovants. Montréal, Centre de recherche interdisciplinaire pour la recherche et le développement en formation continue (CIRDEP), UQAM. Recherche financée par la Commission des partenaires du marché du travail, dans le cadre du Programme de recherche appliquée (PSRA).
- Institut de fabrication (2012). Feuille de route pour réformer l’éducation manufacturing education. National Association of Manufacturers.
- Deloitte, USA (2011). Boiling point? The skill gap in U.S. manufacturing. Manufacturing Institute, National Association of Manufacturers.AWPA (2014). Manufacturing workforce study. Australian Government.UKCES (2012). Manufacturing skills sector assessment 2012. UK Governement.
- Deloitte, Australie (2012). Economic modelling of skills demand and supply. Australian Workforce and Productivity Agency (AWPA).
- Deloitte, Québec (2011). Le point sur le secteur manufacturier, des solutions pour l’avenir.
- Ezell, S. et R. Atkinson (2011). The Case for a National Manufacturing Strategy. The Information Technology & Innovation Foundation.
- UKCES (2011). Sector Skills Insight : Advanced Manufacturing. UK Government.
- Manufacturing Institute (2010). Roadmap to education reform for manufacturing.
En savoir plus
Deloitte (États-Unis) (2011). Boiling point ? The skill gap in U.S. manufacturing. Portrait fin de l’écart de compétences dans le secteur manufacturier américain et des conséquences négatives pour les entreprises. Mise en évidence des besoins à venir dans l’industrie.
Deloitte, Australie (2012). Economic modelling of skills demand and supply. Detailed study of the supply and demand of skills based on four growth scenarios in Australia. It covers all categories of workforce (production, management) and training.
UKCES (2012). Manufacturing skills sector assessment 2012. Study on skills in the advanced manufacturing industry in Britain. Describing skills and highlighting the gap between labour supply and demand.
Extract
Companies, in order to compete internationally, must develop products with high added value and be part of niches, which requires a transformation of the skills held by workers in the industry. What skills are needed? A round-up.
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